Google, mémoire de la ville

Ce qui est vraiment étrange, c’est que la ville ne garde pas la mémoire d’elle-même. Quand j’écris « la ville », j’entends surtout ses habitants. Moi le premier, qui passe du temps à lever le nez pour regarder et qui circule beaucoup et souvent dans des coins étranges. Je passe tous les matins sur le Prado. Et tous les soirs aussi. Un jour, je vois sur la façade d’une belle bâtisse le fatal logo des démolisseurs et le fatidique panonceau blanc « Permis de démolir ». Pas de chance, ce soir là, je n’ai pas mon appareil. Qu’à cela ne tienne, je reviendrai demain. Et quelques jours passent. Un peu trop d’ailleurs, puisque le jour où je prends le temps d’aller faire l’image, il n’y a plus rien. La bâtisse est tombée sous les pelles mécaniques des promoteurs. C’était une belle maison, avec une courette sur l’avenue, un peu en retrait. En réalité, au regard d’un producteur de m2, elle flottait dans sa parcelle, appuyée à un immeuble haut qui allait permettre de grimper, de couler du plancher.  Donc, pas assez dense tout ça. Faut agir. Pour le profit, cette petite pièce de ville a disparu. Sacrément profitable l’opération pour se payer une maison vraisemblablement pas à la portée de toutes les bourses et sûrement bien vendue par son propriétaire (le Crédit Coopératif, semble-t-il), la démolir et reconstruire dessus. Et devant la parcelle rasée, impossible de me souvenir de la tête de la villa. Même en y passant deux fois par jour pendant des années, je n’avais pas imprimé. Peut-être quelques voisins se souviennent-ils de son aspect. Et encore. Mais il reste Google avec son GoogleStreet. Et comme les bougres ne refont pas leurs photos tous les jours, la petite bastide restera encore visible quelques temps. Une espèce de persistance rétinienne numérique. Mais lors de sa prochaine campagne de prises de vues, Google effacera toute trace de ce bâtiment et exhibera à la place un gros machin sûrement disproportionné et difforme. Mais attendons pour juger…